En ce qui concerne la mise aux arrêts de votre père ?
C’est une longue histoire, cela relève du fait de l’analyse guerrière (stratégie du combat), comme je l’ai souvent écrit.
Les relations avec le Colonel DESCOUR (officier d’une autre époque) et mon père, on peut le dire, relevaient d’une mésentente totale.
Les contacts entre mon père et le Comité Local de Libération étaient très houleux car comme il le disait : «Ils ne se sont occupés que de leurs ambitions politiques, moi, je fais la guerre».
Son seul souci était d’obtenir des vêtements, pantalons, chaussures, chaussettes etc., pour ses hommes, ce qu’il demanda à plusieurs reprises en vain.
Il disait que les politiques lui caressaient l’encolure parce qu’il représentait une force armée.
Opinion d’un historien (Henri NOGUERES)
«Ce que ROMANS-PETIT a fait dans l’Ain, c’est exactement le contraire des Glières et du Vercors. Tout ce que ROMANS-PETIT a tenté avec ses Maquis de l’Ain, il l’a réussi, il a été accroché dans des conditions terribles, mais il a laissé un minimum de plumes parce qu’il a filé entre les doigts des Allemands. Il ne s’est jamais laissé encercler. Il ne s’est jamais laissé imposer la bataille frontale. Il a refusé le combat autant qu’il a fallu, et il l’a cherché chaque fois qu’il l’a pu».
Je reprends le texte d’introduction de l’Express : «le capitaine d’aviation ROMANS-PETIT organise les Maquis de l’Ain, il inventera la guérilla de MAO TSE TOUNG et du CHE et ses principes, tactique, sabotage, égalité de tous hors du combat, osmose avec la population – comme des poissons dans l’eau. Il résiste à 3 offensives allemandes, 84 maquisards tués sur 10.000 hommes, ses effectifs de 1944».
Face aux critiques, mon père répondait: «il faut savoir se faire pardonner ses succès».
Et votre père a été mis aux arrêts ?
Oui, en effet Yves FARGE avait rendu visite à mon père à son PC sans l’avoir fait prévenir. Les échanges entre les deux hommes ont très mal débuté, déjà parce que Yves FARGE se présenta et déclina son titre de commissaire de la République en disant : «je représente le gouvernement» et mon père lui répondit : « Et moi, je représente ceux qui se font casser la gueule ».
L’entrevue a été glaciale. Yves FARGE reprochait à mon père d’avoir exercé les fonctions de Préfet de l’Ain, et aussi ses relations avec les officiers de l’armée britannique. De plus le Colonel DESCOUR ne comprenait pas la guérilla, sa conception du combat était en retard d’une guerre. (voir écrits d’Henri NOGUERES).
Yves FARGE reprochait aussi à mon père de faire vivre ses hommes royalement, alors que le quotidien alimentaire se résumait à des carottes, parfois du fromage etc. et qu’ils dormaient dans les bois. Ils évitaient au maximum les feux de bois pour la cuisine, se chauffer car ils étaient survolés par des petits avions appelés « mouchards ».
Le Colonel CARRE a été chargé d’aller au PC de mon père pour l’emmener (depuis ils furent les meilleurs amis du monde et le Colonel CARRE fut le Président de l’Association présidé par mon père à la mort de celui-ci).
Le Colonel Paul LEISTENSCHNEIDER Compagnon de la Libération est l’homme qui à procédé à son arrestation. Par la suite il est devenu un grand ami de la famille.
Lettre d’Alban VISTEL à mon père reconnaissant ses faiblesses au sujet de son arrestation ordonnée
par Descour suite à la visite d’Yves Farge au PC de mon père se présentant : « Je suis le commissaire de la République et je représente le gouvernement » et le Colonel Romans-Petit lui répondit « et moi je représente ceux qui se font casser la gueule »

Lyon ce 24 juin 1953
Mon Cher ami
Comme toi, j’ai été passablement étonné à la lecture de l’article nécrologique sur Farge, dans le bulletin des Compagnons.
L’auteur, que j’ignore, a pris pas mal de liberté avec l’histoire. Décidément, le bluff réussit jusqu’au bout, dans ce malheureux pays.
Cependant, mon Cher « dur à cuire », on pourra toujours raconter que X ou Y s’est promené dans les Maquis de l’Ain, que le Colonel Buckmaster a commandé les 6.000 H desdits Maquis (comme je l’ai lu), on n’effacera jamais dans la mémoire des hommes peu bavards, mais sérieux, ni dans celles de ceux qui furent tes compagnons, ce que fut ROMANS.
Ce qui nous intéresse, n’est-ce pas avant tout l’opinion de ceux que nous estimons? Je reconnais toutefois qu’on enrage ou qu’on sourit avec amertume devant la fabrication de certains mérites.
Hélas, nous ne pouvons le plus souvent que sourire.
J’ai retrouvé dans mes dossiers des pièces assez ennuyeuses pour l’intéressé, avec le recul, on voit plus clair.
En ce qui te concerne, Farge s’est très mal conduit, jalousie, désir d’affaiblir notre Organisation ? J’ai là-dessus une opinion qui repose sur des faits. Vois-tu, mon vieux, on a été ignoble avec toi, à la libération. Avec ce que je sais maintenant du comportement des hommes, je te dis que mon grand remords est de ne pas avoir agi d’une façon dynamique et spectaculaire.
Un geste aurait suffi pour que tes hommes bousculent tout, j’ai hésité, puis j’ai craint le conflit avec de Gaulle et les pouvoirs, le désordre face aux américains. J’ai prêché le calme et j’ai agi en diplomate. Je le regrette aujourd’hui. Personne n’a eu le courage d’assumer la responsabilité des ordres donnés contre toi, « ils furent lâches »,toi, tu fus digne. Si c’était à refaire, je foncerais, ma conscience n’est pas en paix sur ce point. J’attends une occasion pour dire ou écrire ce que je pense. J’aimerais le faire devant tes hommes.
Les évènements, la conduite des hommes, quels qu’ils soient nous enseignent que notre modération,
notre haut souci de discipline auront été des erreurs.
Quant à ma collaboration avec Farge … oh là, on aurait pu aussi me consulter .. mais mon vieux comme toi, je dirai : Paix à ces cendres !
Ton mérite est grand d’avoir su surmonter une amertume bien légitime, tu grandis dans le recul des années, n’est-ce pas ta vraie récompense?
Bien cordialement tien.
Alban Vistel
Quelle fut la réaction de ses frères d’armes, ses petits ?
Comme on peut le voir sur le document (lettre ouverte), les gars du Maquis voulaient le libérer, ce que refusa mon père et lui proposèrent différents plans d’évasion..
Mon père leur répondit avec un sourire «je n’ai absolument pas l’intention de m’évader, quand je quitterai la prison ce sera par la grande porte que l’on ouvrira à 2 battants pour me laisser passer». Il a refusé pour éviter un bain de sang, ce qui démontre l’intelligence et la sagesse de l’homme
Quelle fut la réaction du Général de Gaulle à cette arrestation ?
Le Colonel DESCOUR et Yves FARGE ont pris la décision de la mise aux arrêts de mon père et le Général de GAULLE fut mis devant le fait accompli.
«Quand j’ai revu de GAULLE à Paris, je l’ai mis au courant, d’autant plus que j’avais été l’objet d’une plainte auprès de KOENIG». Il m’a dit : «Attendez que la tempête se passe». Le Général avait été mis devant le fait accompli. Il lui était très difficile, vu les circonstances et l’équilibre précaire qu’il y avait au sein de la Résistance de contredire la décision de DESCOUR et d’Yves FARGE.
Lors d’un passage à Londres de mon père qui, reçu à la BBC, dit qu’Yves FARGE lui reprochait d’être à la solde des alliés.
Et cette pelure ? Copie d’un courrier à Tony REVILLON député de l’Ain.
Magnifique, à méditer, nous donne de l’espoir et beaucoup de regrets de voir un code d’honneur que l’on ne connait plus, perdu sous un nuage de poussière, même si ce n’est plus d’actualité, cela fait toujours plaisir de la relire et d’y repenser.



